Les «fuyards» burundais sont voués à la clandestinité

Disparition: Une troupe de danse africaine a disparu après s’être produite à Fribourg. Une situation très rare en Suisse.

L’histoire rappelle celle des joueurs de l’équipe de football nord-coréenne, qui ont probablement filé à l’anglaise lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. La semaine dernière, une troupe d’artistes burundais a disparu lors des Rencontres de folklore internationales (RFI) de Fribourg.

«Ils étaient censés venir à 28, ils n’étaient au final que 16, raconte le président des RFI, Jean-Pierre Gauch. Petit à petit, le groupe s’est dissous. Lors du spectacle de gala, ils n’étaient plus que trois.» Devant cette désertion progressive, les organisateurs ont posé des questions. «Ils nous ont répondu qu’ils craignaient pour leur vie dans leur pays», raconte Jean-Pierre Gauch. Les responsables ont proposé d’accompagner la troupe à la police pour entreprendre les démarches nécessaires. «Ils nous ont dit qu’ils allaient y réfléchir. Mais dimanche, ils ne sont pas venus au souper de clôture. Alors, on a compris…»

Spécialisé dans les danses traditionnelles au rythme des tambours, le groupe d’artistes existe depuis 1987 et se produit tant au Burundi qu’à l’étranger. Ce n’est pas la première fois que ses membres s’éclipsent entre deux représentations. «Il y a vingt ans, j’ai fait venir le groupe à Paris, et certains joueurs avaient fui», se souvient un ancien président de la troupe, un Français qui préfère garder l’anonymat.

Raymond Teguza, président de l’Association de la diaspora burundaise en Suisse, suit l’affaire avec attention. Il se dit sceptique quant aux motivations de ses compatriotes: «Ils ne risquent pas leur vie au Burundi, argue celui qui habite désormais à Genève. C’est juste un argument pour fuir le pays, qui va mal économiquement.»

Le Burundi est l’un des pays les plus pauvres du monde. Plus des deux tiers de sa population vivent sous le seuil de pauvreté. S’ajoute à cela une crise politique qui aurait, selon le Haut-Commissariat aux réfugiés, contraint plus de 400'000 Burundais à l’exil depuis les élections de 2015. «Certains membres du groupe sont considérés comme des opposants, témoigne son ancien président. En réalité, la misère est telle au Burundi qu’il est difficile de différencier une réelle opposition au pouvoir d’actes de violence apolitiques.»

Quoi qu’il en soit, les organisateurs des RFI ont signalé le cas à la police. «Nous devons protéger notre festival et montrer que nous faisons tout pour éviter ce genre de situation, explique Jean-Pierre Gauch. Sinon, à terme, cela risque de fermer la porte aux pays africains.»

De simples touristes

Reste que la police ne peut pas faire grand-chose dans le cas présent. Les Burundais sont en possession de visas Schengen provisoires délivrés par la Belgique, la Suisse ne possédant pas de délégation dans le petit pays d’Afrique de l’Est. «Les personnes concernées ont le droit de se déplacer en Suisse, explique Isabelle Taylor, porte-parole de la police fribourgeoise. À nos yeux, ce sont pour l’instant des touristes. Tant que leurs visas sont en règle, la police ne va pas lancer d’enquête.»

Du coup, ce type de festival ressemble à une aubaine pour les personnes rêvant d’un avenir meilleur. Jean-Pierre Gauch ne se souvient pourtant que d’un précédent (des Marocains invités il y a une vingtaine d’années), alors que les RFI existent depuis 1975. Même son de cloche du côté du Festival international folklorique de Martigny (VS). «En dix ans, je n’ai jamais eu vent d’un cas similaire», affirme Fabian Claivaz, responsable de la communication. Le Secrétariat d’État aux migrations (SEM), lui, a connaissance d’autres disparitions subites, mais ne tient pas de statistiques.

La combine n’est toutefois pas sans risque. Les «fuyards» se retrouvent fichés par le SEM, ce qui permet de bloquer toute nouvelle demande de visa auprès des représentations suisses à l’étranger. Par ailleurs, une autorisation de séjour ne peut pas leur être délivrée par un Canton sans l’aval de Berne. «Parfois, ces personnes refont surface en déposant une demande d’asile en Suisse ou dans un autre pays de l’espace Schengen, poursuit Emmanuelle Jaquet von Sury, porte-parole du SEM. Elles peuvent être identifiées au moyen de leurs empreintes digitales.» Ces individus peuvent aussi faire l’objet d’une interdiction d’entrée en Suisse et sont alors automatiquement signalés dans le Système d’information Schengen aux fins de non-admission. Leur statut d’«illégal» sera détecté à chaque contrôle. Bref, ils sont condamnés à la clandestinité.

Raymond Teguza se dit étonné que les membres de cette troupe aient choisi de disparaître en Suisse. «Pour eux, le pays rêvé est la Norvège, où vit une importante diaspora originaire du Burundi. Ils ne vont pas rester en Suisse.»

23.08.2018, 10h06, https://www.24heures.ch/

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